Pourquoi le film Assassin’s Creed fut un échec ?

Pourquoi le film Assassin’s Creed fut un échec ? Voilà une bien vaste question, bien plus complexe qu’on ne pourrait le croire. Les chiffres et les critiques ne mentent pas, « échec » est bien le terme que l’on peut employer. Pour preuve la plus flagrante, il n’y a qu’à prendre l’annulation de la suite du film, pourtant imaginé comme premier volet d’une trilogie. Afin de pouvoir ne serait-ce qu’essayer de déterminer le pourquoi du comment, il convient de se demander : qu’est-ce-que le film Assassin’s Creed ? Dans son essence, il s’agit d’une adaptation cinématographique d’une licence vidéo-ludique qui se vend par millions.

Si l’on prend la peine ne serait-ce que d’effleurer les retours critiques et spectateurs, on comprend aisément que le film n’a su convaincre ni les néophytes, ni les fans. Il s’agirait alors d’une mauvaise adaptation, qui se définit comme étant « l’acte d’adapter » (Larousse), adapter signifiant « transposer une oeuvre pour qu’elle convienne à un autre public, une autre technique » (Larousse). A mon sens, une bonne adaptation, c’est ainsi celle qui parvient autant à respecter l’oeuvre originale qu’à effectuer la transition d’un média à un autre (dans notre cas). C’est pourquoi je ne ferais sémantiquement pas la différence, sans pour autant oublier de faire la part des choses : les fans d’Assassin’s Creed ont des raisons de déception qui s’additionnent à celles du spectateur néophyte, qui lui ne sera pas touché par une trahison de l’oeuvre originale.

Bien entendu, je n’ai pas la prétention d’apporter une réponse objective, une oeuvre ne trouvant jamais grâce aux yeux de tous. De la même façon, une oeuvre qui ne nous parle pas ne le fait pas nécessairement en raison de sa qualité, mais de la sensibilité du spectateur, il est important de faire la différence. Dans le cas du film Assassin’s Creed néanmoins, un consensus se dégage clairement, ce qui permet assez facilement d’établir ce constat d’échec global. Ici, il ne sera pas question de donner mon propre avis sur le film, celui-ci étant assez positif, mais bien d’analyser le long-métrage pour en établir ses défauts fonctionnels et ses trahisons. Sur ce, bonne lecture !

1. La genèse2. Le thème
3. L’univers4. L’adaptation

La Genèse

Quand il s’agit d’adapter en film des franchises vidéo-ludiques, le résultat est bien souvent… pas très fédérateur, à tel point qu’on puisse parler de malédiction. Pourtant, les essais continuent de se multiplier, chaque studio tentant de trouver la « bonne formule« , celle qui parviendra à exploiter les jeux-vidéos comme le sont par exemple les comics de super-héros. C’est la quête à la nouvelle poule aux œufs d’or. Si ces studios y mettent tant d’ardeur, c’est bien parce qu’il y a un véritable marché à conquérir, un vrai profit à réaliser, les jeux-vidéos parvenant à délivrer des licences mondialement connues et aux chiffres d’affaire incroyables. Mais là se trouve la raison principalement attribuée à ces échecs : il ne s’agit que d’argent, pas de réelle volonté artistique. Pourtant, c’est dans une position bien contraire que se tient Ubisoft à l’aube du développent du film Assassin’s Creed.

« Les adaptations de jeux-vidéo sont toujours des commandes faites pour l’argent »

D’où vient le projet ? Qui l’a voulu ? Quel était son but ? Qui l’a développé ? L’histoire qui nous intéresse commence en janvier 2011 alors que l’éditeur Ubisoft crée la société Ubisoft Motion Pictures (UMP) pour adapter ses franchises vidéoludiques en films et séries TV. Le but est de proposer ses licences à un plus large public pour les attirer vers les jeux et créer des revenus supplémentaires. Son dirigeant n’est pas étranger à la production cinématographique puisqu’il s’agit de Jean-Julien Baronnet, l’ancien PDG d’EuropaCorp, qui annoncera en mai 2011 la mise en chantier de long-métrages Ghost Recon, Splinter Cell et Assassin’s Creed.

Pas plus tard que le mois d’octobre de la même année, nous apprenons qu’Ubisoft Motion Pictures entre en phase de négociations finales avec Sony pour le projet de film Assassin’s Creed. Néanmoins, le deal tombera à l’eau. La raison ? Ubisoft demande bien trop de contrôle au goût de Sony, que ce soit sur le budget, le casting, la date de sortie ou le script. Des exigences irréalistes qui prouvent une certaine volonté de bien faire, comme le souligne Jean-Julien Baronnet :

« On veut essayer de prouver que les adaptations de jeux vidéo au cinéma peuvent être des projets de qualité. Jusqu’à maintenant, c’était des achats de licences – donc des studios qui ne connaissaient pas bien la culture et l’ADN du jeu – et ça frustrait les fans. Ou alors des sociétés de jeux qui pensaient que parce qu’elles savaient fabriquer des jeux, elles savaient fabriquer des films. Or ce n’est pas la même chose. En prenant l’initiative de créer cette structure dédiée au cinéma – avec uniquement des gens de cinéma – on veut montrer qu’on a la proximité avec les joueurs et le savoir-faire spécifique qui nous permet de le produire. C’est pour ça que le contrôle créatif est essentiel pour nous. »

Malgré ces exigences, en octobre 2012 Ubisoft trouvent les alliés qu’ils attendaient avec la Fox pour la distribution du film et New Regency pour contribuer à la production et au développement du film. Sans prendre trop de risques financiers, Ubisoft s’assure de conserver le contrôle du projet et démontre son ambition de faire mieux que les autres, de briser enfin la malédiction qui pèse sur les adaptations cinématographiques de jeux-vidéos. Conscient des raisons que l’on attribue aux échecs des tentatives précédentes, Baronnet va même plus loin en assurant qu’un dialogue continu avec les développeurs des jeux Assassin’s Creed a été entretenu tout au long du processus sans pour autant qu’ils n’interfèrent sur l’histoire même du film.

Quand Ubisoft veut trop en faire

Ubisoft garde le contrôle sur le projet, tout semble pointer vers la bonne direction pour livrer la première vraie bonne adaptation cinématographique d’un jeu-vidéo. Grâce à la filiale Ubisoft Motion Pictures, l’éditeur se permet même une ambition débordante, celle de changer les règles. Alors qu’il est coutume de commencer un film par son script, il est ici choisi de se concentrer d’abord sur l’acteur principal. C’est Michael Fassbender qui est immédiatement désigné, sans aucun compromis possible : en plus d’être l’un des acteurs les plus talentueux de sa génération, il dispose à la fois d’une grande reconnaissance de par ses films grands publics et d’une exigence propre au cinéma indépendant. Bien heureusement, Fassbender accepte immédiatement et sans même connaître ni les jeux, ni l’histoire du film (puisque rien n’était encore fait). Pour cause : l’acteur croit au potentiel du concept et pourra participer pleinement à la conception créative du film.

Michael Fassbender

Les raisons derrière le choix de Michael Fassbender sont finalement très représentatives de la volonté globale d’UMP pour Assassin’s Creed : toucher tous les publics. Baronnet ne s’en cache pas, il souhaite autant cibler les fans de la saga que les spectateurs de blockbusters et même ceux de cinéma indépendant. Avec pour référence Batman Begins et Blade Runner, il explique avoir pour ambition de livrer un film sombre et sérieux aux thématiques fortes sans oublier le « fun » à travers des cascades spectaculaires. A travers les propos de Baronnet, on comprend ainsi que le but est de ratisser très large, même quant aux thématiques qui devront être celles de la liberté, du contrôle, de la religion, du fanatisme, de l’histoire… Peut-être trop large.

La débâcle scénaristique

Vouloir brasser autant de thèmes et de publics, c’est honorable, mais passer de la simple volonté à un véritable script n’est pas si facile. En janvier 2013, c’est Michael Leslie qui est engagé pour l’écrire, lui qui est connu notamment pour le scénario du film McBeth de Justin Kurzel, où Michael Fassebender tenait déjà le rôle principal. Finalement, Leslie se voit remercier en août et remplacé par Scott Frank, à qui l’on doit Wolverine : Le Combat de l’Immortel, plus tard Logan, et qui souhaite reprendre tout à zéro. Que nenni, le script est encore remanié en août 2014 par Adam Cooper et Bill Collage, qui ont notamment pour actif la réécriture du film Exodus: Gods and Kings.

Justin Kurzel

Entre temps, ce n’est pas moins que son réalisateur que le film a trouvé en Justin Kurzel, réalisateur de McBeth. Ramené sur le projet par Fassbender, ce dernier en profitera pour convaincre Marion Cotillard de les rejoindre, elle qui fut sa partenaire dans McBeth. Il faut d’ailleurs croire que c’est sur le script initial de Michael Leslie qu’ils retravailleront puisque ce dernier est mentionné dans les crédits, à l’inverse de Scott Frank. Par la suite, c’est d’autres grands noms comme Jeremy Irons, Charlotte Rampling ou encore Brendan Gleeson qui s’ajouteront au casting. Assassin’s Creed prend bel et bien, tout du moins sur la forme, une allure de film indépendant.

1. La genèse2. Le thème
3. L’univers4. L’adaptation

6 commentaires sur « Pourquoi le film Assassin’s Creed fut un échec ? »

  1. Tout d’abord, sache que je me réjouis que tu travailles sur la forme de ton blog, et proposes un dossier aussi ambitieux, en terme de contenu comme de mise en page. Je suis agréablement étonnée par cette fameuse mise en page. Tu as fait comment ? Concernant l’article lui-même, ce n’était pas toujours facile à suivre car je n’ai quasiment aucun souvenir de ce film (c’est dire combien il fut un échec à mes yeux xD), mais j’ai tout lu car c’est très documenté, à la fois pertinent et intéressant ! A mes yeux, se focaliser sur le présent plutôt que sur le passé était une fausse bonne idée. Le présent est de plus en plus discret dans les jeux vidéo et j’en suis la première ravie. Mais comme tu le dis à la fin du dossier, comment trouver la bonne formule pour une bonne adaptation ? Il y aura toujours ceux qui hurlent parce que c’est trop proche et ceux qui hurlent car ça s’en éloigne trop. Il y aura toujours les fans et les néophytes. En tout cas, encore bravo pour ce travail de titan.

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    1. Personnellement j’arrive toujours pas à avoir un avis tranché sur le Présent dans Assassin’s Creed. C’est pas les parties les plus intéressantes, c’est clair, mais en même temps, sans cette mise en abîme et tous les enjeux que ça implique, je trouve que la saga perd de sa force. D’ailleurs, on m’a dit que cette partie de l’intrigue reprenait en importance dans Odyssey, peut-être ont-ils vraiment des projets/idées à nouveau ? Mais dans le film en tout cas, ce n’est que thématiquement que le Présent se veut important, en terme d’intrigue pure c’est malheureusement assez vide.

      Maintenant, je te remercie beaucoup d’avoir pris le temps de lire ces quatre pages, je me rends bien compte que ce n’est pas très accessible, ça me fait donc d’autant plus plaisir ! Quant à la mise en page, ce n’est pas sorcier, mais on va en parler en privé pour être sûr de bien parler de la même chose 😀

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      1. Tu n’as pas tort. Il ne faudrait pas que la mise en abyme disparaisse totalement, sinon, ce ne sera plus du Assassin’s Creed. Mais ça me convient que ça reste « discret » tant qu’ils n’arrivent pas à les rendre intéressantes^^ » De l’importance dans Odyssey ? Je dois t’avouer que je m’en rappelle peu, car elles étaient vraiment peu nombreuses ! En tout cas, elles n’étaient pas gênantes, c’est déjà ça. Mais je t’en prie ! C’est normal de saluer un travail aussi ambitieux, en terme de contenu comme de forme. Et merci encore pour les astuces.

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  2. Je n’ai jamais vu le film, et je n’ai pas beaucoup joué aux Assassin’s Creed, à part un DLC de Black Flag et le début du tout premier, il y a longtemps. Je ne savais pas vraiment qu’il y avait ces histoires de passé/présent en alternance. Mais ton article m’en apprend beaucoup sur la genèse du projet. Entre les scripts, les réalisateurs, et même Ubisoft face à la Fox, il y a eu visiblement pas de mal de débats et de changements. Ça n’a pas dû arranger le projet qui est parti pour quelque chose de prometteur au départ. C’est intéressant de voir comment la novélisation a été faite également, je me suis toujours demandée quelles étaient les contraintes à ce type d’écriture. Et les codes de l’écriture diffèrent trop entre film et jeu vidéo, surtout quand on parle d’un RPG, dont l’univers est trop vaste, trop riche (surtout avec les personnages historiques et les interactions que tu décris dans les Assassin’s Creed). Retranscrire tout ça, c’est très compliqué au cinéma, en plus de l’intrigue de base qui a déjà du mal à être respectée. C’est fascinant aussi de voir comment l’histoire a été perçue par les professionnels du cinéma, et la façon dont ils détournent les symboles, les croyances du jeu. Il y a une telle différence,je ne l’imaginais même pas, par rapport au matériau d’origine. Peut-être aurait-il fallu une totale réinterprétation, mais là, effectivement, les fans ne s’y retrouvent pas. Ce fut très plaisant à lire en tout cas, et instructif pour moi qui ne connais pas grand-chose à cet univers.

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    1. Whao, tu as pris le temps de lire cet énorme pavé alors que tu n’avais même pas vu le film ? Soit tu es folle, soit incroyablement curieuse ! Ça me fait très plaisir en tout cas, merci beaucoup.

      Ce qui est cocasse, c’est que Assassin’s Creed est souvent cité comme une franchise parfaite pour le cinéma (enfin j’ai l’impression de l’avoir souvent lu en tout cas). En apparence, il y a tout pour que ça fonctionne en effet, mais quand on commence à creuser un peu, on se rend compte que cet univers est plein de complexités qui rend l’adaptation difficile. Il est même peut-être trop lié à son média pour que ce soit possible. Et ça s’applique probablement à beaucoup de jeux finalement, notamment les RPG pour leur richesse comme tu le dis, mais aussi chaque autre genre pour ses spécificités je suppose. Du coup, ça pose forcément la question de l’adaptation en général, ce qui est un si large, complexe et intéressant sujet. C’est pourquoi je trouvais intéressant de parler de la novélisation également, ce qui m’a permis comme toi d’apprendre le processus d’écriture de ce type d’oeuvre, assez fascinant je trouve.

      Quant à ton expérience avec Assassin’s Creed, je suppose que le DLC auquel tu as joué était celui qui met en scène Adewalé, c’est bien ça ? Je suis actuellement en train de faire Black Flag, je passerai donc après à ses DLC, et je serais curieux de connaitre ton avis !

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      1. Je suis très curieuse et je ne regrette pas de l’avoir fait, ça m’a bien appris !! 🙂

        C’est vrai qu’entre le côté historique, la possibilité d’avoir des paysages somptueux et un scénario qui va assez facilement avec l’action, ça pourrait être bien vu pour le cinéma. Mais avec tout ce que tu a souligné, c’est effectivement trop complexe pour le cinéma. Tel quel, en tout cas.

        Oui, c’était ce DLC ! Alors après je n’ai pas une grande expérience des AC (je ferai sûrement celui sur les pirates en entier car j’adore cette période, mais c’est pas une priorité). La prise en main était un peu dure niveau abordage des bateaux, pas vraiment de tutoriel avant. Mais j’ai bien aimé le côté infiltration, les abordages, croiser des personnages secondaires intéressants aussi… c’était une expérience plaisante et j’ai souvent pris la mer juste pour entendre les chants marins de l’équipage.

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