Haytham & Connor : Les incompris d’Assassin’s Creed ?

Dès son annonce, Assassin’s Creed III porte en lui la promesse d’un renouveau bienvenu au sein d’une saga déjà constituée de quatre volets, dont trois portant sur le même héros. Fini de suivre le périple de l’Italien Ezio Auditore durant la Renaissance, direction les colonies britanniques et le combat pour gagner leur Indépendance. Si la promotion tourne d’abord en grande partie autour d’un sentiment patriotique américain à travers le slogan « Rise », c’est-à-dire le soulèvement contre la tyrannie, Ubisoft apporte progressivement de la nuance à travers son nouveau héros. Fruit d’une liaison improbable entre un britannique et une native américaine, élevé par cette dernière, Connor participe à la révolte des colonies tout en s’interrogeant : « Ils parlent de liberté et de justice, mais pour qui ? ». En effet, comme l’Histoire nous l’a appris, les grands perdants de ce conflit restent les natifs, très majoritairement décimés. Ainsi, Assassin’s Creed III s’est dévoilé petit à petit comme un opus marqué par la complexité et le refus du manichéisme, comme nous l’a prouvé l’expérience de jeu.

Cet article contient des spoilers sur Assassin’s Creed III ainsi que sur le roman Assassin’s Creed Forsaken.

Le coup de maître d’Ubisoft

Rares sont ceux qui en 2019 n’auront pas été confrontés au moins une fois à Assassin’s Creed et qui n’en connaissent pas le tenant principal, à savoir le conflit séculaire opposant les Assassins et les Templiers, chacun luttant dans l’ombre dans un but différent : la liberté pour les premiers, l’ordre pour les seconds. Comme le stipule le nom même de la saga, celle-ci adopte dès son premier opus le parti des Assassins, d’abord incarnés par Altaïr pour ensuite se décliner à travers Ezio et, dans Assassin’s Creed III, Connor Kenway. Si l’opus dont il est question ici marque un tel tournant dans la saga, c’est bien parce qu’il tend à s’éloigner de cette vision relativement manichéenne du conflit inventé et dépeint dans les jeux jusqu’alors. Cela n’est plus un secret aujourd’hui : pour la première fois dans la saga, ce troisième volet permet au joueur d’incarner un Templier sans même qu’il ne le sache. En effet, le jeu ne commence pas avec Connor, mais son père Haytham, un Londonien chargé d’établir l’Ordre des Templiers sur le continent américain. Fort sympathique, le personnage nous fait aller de mission en mission sans soulever le moindre doute de la part du joueur qui imagine jouer un Assassin jusqu’à la révélation intervenant au bout de quelques heures de jeux. Un coup de maître de la part d’Ubisoft qui parvient à duper tout le monde en utilisant à bon escient la routine créée par les jeux précédents. Surtout, il s’agit d’une façon d’annoncer la couleur : les deux clans ne sont pas si différents, en voilà bien la preuve.

Haytham et ses Templiers dans Assassin's Creed III
Haytham et son crew de Templiers

Connor, le chevalier blanc

Malheureusement, Assassin’s Creed III est trop souvent considéré comme un mauvais opus de la saga, avec en prime un mauvais protagoniste qui serait ennuyant et trop naïf. Il est vrai qu’à côté du flamboyant Ezio Auditore, Connor Kenway manque d’un certain relief, mais il n’en est pas pour autant dépourvu d’intérêt. Si ce n’est pour contraster avec son prédécesseur, le caractère de Connor sert un autre but qui s’inscrit dans l’ADN même de cet opus. A l’abri dans son village Mohawk, celui-ci a grandi bien éloigné de la civilisation occidentale et du conflit emblématique de la saga, contrairement à Altair qui eut les pieds dedans dès sa naissance et Ezio qui grandit dans les rues animées de Florence. De par l’enseignement que lui a donné sa mère, propre à sa culture Mohawk, Connor a une idée bien précise de ce qui est Bien et de ce qui est Mal. Quand son village est pris entre deux feux d’un conflit qui n’est pas le sien, Connor se retrouve propulsé dans les affaires coloniales dans un but, non pas de vengeance brute, mais bien de liberté pour son peuple. S’il prend part à la guerre aux côtés des Patriotes, ce ne sera en premier lieu que pour assurer la sécurité de ses congénères, puis pour permettre aux colons d’accéder à la même liberté et indépendance qu’il recherche pour son peuple. C’est en cela que le personnage peut être considéré comme ennuyeux : Connor a un objectif bien précis duquel il ne s’écartera pas, avec une conception bien figée du sens moral. Pour preuve, sa quête et la façon d’y parvenir est la même qu’il fasse partie de la Confrérie ou pas, comme le montre les DLC « La Tyrannie du Roi Washington ». Une démonstration aussi bien de la détermination du personnage que de la moins grande importance des Assassins. Bref, Connor n’est pas un héros gris, c’est bien un chevalier blanc.

Connor et Achilles regardent leurs cibles - Assassin's Creed III

Un héros pas assez impliqué ?

Mais en réalité, le problème est plus profond, s’il en est réellement un. Pour commencer, Connor ne décide pas de son plein gré de devenir un Assassin, mais ne fait que suivre une vision conférée par une Pomme d’Eden qui lui indique qu’il s’agit de la voie à suivre pour protéger son peuple. Dans ce but, il se dirige vers Achilles Davenport, l’unique Assassin restant sur le continent américain après que la Confrérie ait connu une purge des années auparavant. Cet état de fait contraste ainsi fortement avec ce que l’on connaissait des jeux précédents. Dans Assassin’s Creed I, la Confrérie était naturellement à son apogée. Dans le II, si celle-ci se faisait plus discrète, elle était bien présente à travers les cités d’Italie et a connu dans Brotherhood une seconde gloire grâce à Ezio Auditore. Avec la disparition de la Confrérie dans Assassin’s Creed III, c’est toute une partie de l’ambiance quasiment mystique de la saga qui se perd pour laisser place à un certain pragmatisme, symbolisé par la disparition de la quête des Pommes d’Eden, qui laisse place à un artefact plus quelconque : une clé, qui ne servira que dans la partie Présent du jeu. L’atmosphère flottante disparaît pour une forme plus « blockbusteresque », que ce soit par une bande sonore plus « lourde », une action plus près du sol et un environnement moins vertigineux ou impérial. Connor lui même est un Assassin plus brutal, moins porté sur la discrétion et plus exposé aux nombreuses guerres ouvertes sur le champ de bataille.

Assassin's Creed III Remastered

Le reflet du joueur

Tous ces éléments absents, le joueur habitué a pu les ressentir à juste titre comme des pertes, ce qui expliquerait pourquoi Assassin’s Creed III est un opus majoritairement boudé. Pour autant, les choix effectués par les développeurs ne sont pas sans suivre une logique sur laquelle il est intéressant de se pencher. En conséquence de ces absences précédemment évoquées, Connor lui-même est moins ancré dans le conflit séculaire qui oppose Assassins et Templiers : il n’en connaît pas grand chose et voit les choses de façon manichéenne. Dans ce sens, il est plus que jamais l’avatar du joueur, à qui Ubisoft cache bon nombre de clés de compréhension et qui va éliminer ses cibles sans plus se poser de questions. Reflet aussi bien du nouveau joueur qui découvre un nouveau monde que de l’habitué qui ne voit ce conflit que par le prisme des Assassins, Connor est peut-être aussi peu aimé parce qu’il nous représente alors que nous aspirons à détenir toutes les clés et voir le plan d’ensemble. C’est aussi pour cela que Connor est irritant, il ne cherche pas plus loin que ce qu’il voit, ne nous permet pas d’en apprendre vraiment plus, et poursuit sur sa voie du début à la fin sans s’en écarter, et ce malgré les remises en question apportées. Voilà pourquoi Haytham est un personnage bien plus facilement appréciable : il apparaît sûr de lui, son discours est complexe, il questionne, et traite enfin du conflit séculaire emblématique.

La ligne floue entre Assassins et Templiers

Ce n’est qu’une fois Connor adulte que son père fait irruption dans sa vie alors que leurs buts convergent vers une même cible. Dès la première rencontre, la relation qui s’installe entre eux s’établit comme ce que le jeu a de mieux à offrir, comme ce qu’il attendait de nous donner après avoir installé tous ses pions. Jusqu’ici, il avait été exposé à Connor et au joueur une équation relativement simple : les Templiers combattent pour la Couronne Britannique, leur objectif de contrôle et d’ordre convergeant, alors que ce qu’il reste des Assassins soutient les partisans de l’Indépendance, de la liberté. Une logique qui fait tout à fait sens, si ce n’est qu’elle ne veut assez manichéenne et, surtout, erronée comme le démontre Haytham.

« Je m’attendais à de la naïveté. Mais ça… Les Templiers ne combattent pas pour la Couronne. Nous cherchons la même chose que toi, mon garçon. La liberté, la justice. L’indépendance. »

Plus que jamais, Assassin’s Creed donne la parole à ceux qui étaient jusqu’alors considérés comme les vilains, redéfinissant la ligne qui oppose les deux clans et démontrant que pour chaque action s’appliquent différents points de vue. Comme le veut le crédo des Assassins, rien n’est vrai, il s’agit de tout remettre en question, ce que le jeu fait parfaitement à travers Haytham, qui est pourtant un Templier, l’Ordre préférant la foi en leur idéal au doute que préconisent les Assassins. Ainsi, les actions de chacun des Templiers que Connor traque ne participent pas à soutenir le contrôle de la Couronne dans les Colonies, mais bien (dans le principe) à protéger les colons comme les indigènes et à gagner l’Indépendance. Au final, les Templiers pourraient même passer pour les gentils si l’on considère les missions d’Haytham en début de jeu qui visaient à l’union et la coopération plutôt qu’au meurtre comme celles de Connor. Mais si le but des deux camps semble être le même, les raisons sont bien différentes, comme l’indique à nouveau Haytham plus tard :

-Que recherchent les Templiers ?

-L’ordre. Un objectif. Une destinée. Rien de plus. C’est vous qui nous confondez avec toutes ces inanités au sujet de la liberté. A une époque, les Assassins poursuivaient un but bien plus sensé : la paix.

Haytham et Connor - Assassin's Creed III

L’Indépendance, oui, mais uniquement pour mieux contrôler les sujets d’Amérique. Ce pays à en devenir représente en réalité une opportunité de bâtir à partir de zéro la société idéale pour les Templiers. Le but n’est aucunement la liberté, elle n’est que chaos et illusion pour eux. Quitte à ne pas avoir le choix, le peuple a besoin de quelqu’un qui comprend que l’ordre est ce qu’il y a de mieux pour lui.

« La liberté est la porte ouverte au chaos. Regarde simplement cette petite révolution que tes amis et toi avez déclenchée. J’ai parlé devant le Congrès continental. Je les ai écoutés taper du pied et crier. Tout ça au nom de la liberté. Mais ce n’est que du bruit. […] Le peuple n’a rien choisi. Washington est le choix d’un groupe de couards privilégiés qui ne cherchent qu’à s’enrichir. Ils se sont réunis en secret et ont pris une décision qui leur profitait à tous. Peut-être l’ont-ils dissimulée derrière de belles paroles, mais cela reste une mascarade. »

Petit à petit, les certitudes de Connor comme celles du joueur s’évapore tant le doute rationnel parvient à s’installer à travers les mots du pragmatique et sage Haytham. Des paroles qui s’illustreront concrètement quand Connor apprendra enfin que les Templiers ne sont pas à l’origine de la destruction de son village et de la mort de sa mère, mais qu’il s’agit de George Washington et sa politique de la terre brûlée. L’homme que Connor idéalisait tant se révèle être le responsable de son malheur, l’illusion se brise, c’est le coup de grâce. Et pourtant… son combat reste inchangé, sa trajectoire ne peut être déviée : son peuple doit être protégé, les colonies méritent de gagner leur liberté, et le meilleur espoir pour cela reste de lutter avec les Patriotes et contre les Templiers. Ce même sens moral qui a pu agacer les joueurs, Haytham l’envie, contrairement à ce que l’on pourrait croire en le voyant afficher une telle confiance. C’est ce que nous apprend le roman Assassin’s Creed Forsaken écrit par Oliver Bowden qui revient sur la vie du personnage de son enfance à sa mort.

Haytham : Templier malgré lui ?

Reginald Birch et Haytham - Assassin's Creed III
Reginal Birch indique à Haytham sa prochaine cible

Fils de l’Assassin Edward Kenway (qui bénéficiera après d’un jeu racontant ses péripéties), ce dernier est tué alors que le jeune Haytham ne connait pas encore la vérité sur ses origines et la voie que lui avait prévu son père au sein de la Confrérie. Alors pris sous l’aile de Reginald Birche, l’ami de son père, Haytham se voit dispenser une éducation Templière qui le mène parmi les hauts rangs de l’Ordre et l’éloigne des enseignements de son père. Pour autant, il s’en accommode autant par conviction que par confort, et ce même quand il apprend la vérité sur son père.

« Reginald était mon tuteur et, de ce point de vue, il partageait avec Père quelques points communs. […] Là où leur enseignement différait, c’est que Père m’incitait à me faire mon propre avis sur les choses. Reginald, ai-je fini par comprendre, voit le monde de façon plus inflexible. Avec Père […] le concept même de « vérité » avait des propriétés changeantes, une nature sans cesse fluctuante et insaisissable. Avec Reginald, en revanche, il n’y avait pas la moindre ambiguïté à ce sujet. Il y avait une vérité. Unique et fondamentale. […] Dois-je éprouver une certaine honte à admettre qu’au fil du temps, j’ai préféré l’enseignement de Reginald, plus strict -templier- à celui de Père ? Un jour, j’ai compris pourquoi. C’était son rejet catégorique du doute, et de la confusion, de l’indécision et de l’incertitude qu’il engendrait. Ce sentiment de certitude que Reginald m’a transmis a été mon phare des premiers jours de mon adolescence jusqu’à l’âge adulte. Jamais je n’ai oublié les leçons de Père; au contraire, il aurait été, j’en suis convaincu, fier de m’entendre remettre en cause ses propres idéaux. C’est d’ailleurs grâce à cela que j’ai pu en adopter de nouveaux. »

Malheureusement, toutes ces informations restent de l’ordre de la pensée, Oliver Bowden ne mettant jamais en exercice ces principes sur le terrain, même quand Haytham se retrouve face à un Assassin. Cela n’empêche pas l’auteur de revenir à de nombreuses reprises sur ce statut hybride que détient le personnage, qui se demande comment demeurer un Templier sans renier la seule chose qui lui reste de son père. Au fil des années, Haytham parvient à trouver une harmonie :

« J’en avais fini par me voir, non pas comme un Templier, mais comme un homme ayant des racines chez les Assassins et des croyances de Templier, et dont le cœur avait brièvement battu pour une Mohawk. En d’autres termes, un homme au point de vue unique. »

Haytham et Dark Vador, même combat ?

Après des décennies de recherches sur le meurtre de son père et l’enlèvement de sa sœur, Haytham découvre qu’il s’agit de l’œuvre de son mentor, Reginald. Trahi, il en viendra à l’exécuter à son tour, ne pouvant pardonner le mensonge et la trahison, aussi bien de sa famille que des principes même de l’Ordre. Venu au bout de sa quête de vérité, Haytham dispose désormais d’une liberté qu’il n’avait jamais eu auparavant, mais ne se sent plus ni Templier, ni Assassin. Malheureusement, l’auteur du livre effectue à ce moment une ellipse d’une dizaine d’années, mais nous comprenons qu’Haytham s’est résolu : après une vie passée comme Templier, et malgré une foi en son Ordre clairement ébranlée, il a choisi de poursuivre cette voie et de continuer à mener les Templier des colonies. Un non-choix qu’on peut comparer à celui d’Anakin Skywalker dans Star Wars, qui après s’être rebellé contre un Maitre Jedi, puis exécuté des horreurs sans nom pour les Sith, s’était lui aussi résilié à servir à jamais dans le rang des Sith.

Le parallèle avec la saga de George Lucas ne s’arrête pas là, puisque pour Haytham comme pour Anakin, c’est la découverte de l’existence de leur fils qui réinstaurera un certain doute dans leur esprit. Luke Skywalker, comme Connor, est un personnage innocent, naïf, au sens moral fort développé et dont la quête débute quand son domicile et ses tuteurs sont massacrés par le camp ennemi (ce qui n’est pas la vérité pour Connor, mais il le croit). Cet événement sera pour tous les deux le déclencheur d’une quête qui les mènera à intégrer un ordre mystique ancien et à combattre leur propre géniteur, bras droit du Mal. Dans un cas comme dans l’autre, le manichéisme apparent s’effacera peu à peu et les mènera à vouloir sauver celui qui leur a donné la vie, voyant un espoir de le ramener du « bon côté » pour Luke et d’unifier les deux camps pour Connor. Mais derrière les paroles affirmées de Vador et d’Haytham en faveur de leur faction se cache un doute non perceptible dans l’œuvre principale, nécessitant pour ce dernier un livre développant ses pensées. S’il tente de convaincre Connor du bien-fondé de sa mission, il n’en est pas moins touché par le zèle dont fait preuve son fils, l’amenant notamment à se demander si George Washington n’est pas au final l’homme dont cette nation à en devenir a besoin. Surtout, Haytham se reconnaît dans le désir qu’entretient son fils d’unifier la Confrérie et l’Ordre, un souhait partagé dans sa jeunesse mais depuis longtemps abandonné, conséquence d’un désabusement total.

« Autrefois, des années auparavant, j’avais rêvé d’unir les Assassins et les Templiers, mais j’étais plus jeune et idéaliste à l’époque. Le monde ne m’avait pas encore révélé son vrai visage. Celui-ci était implacable, cruel et sans pitié. Il ne laissait aucune place aux rêveurs. »

Néanmoins, cet espoir d’unification est d’autant plus réel qu’Haytham ressent une certaine culpabilité vis-à-vis de son fils et de la voie qu’il a suivi : il se sent responsable de sa création. C’est ce sentiment qui le mènera à aller contre son Ordre lors de l’exécution publique à laquelle il avait donné son autorisation. Dans le jeu, Achilles parvient à contacter Connor pour le prévenir qu’un sauvetage a été prévu avant que ce dernier ne se voit mettre un sac sur la tête lorsque vient le moment d’être pendu, nous privant ainsi de toute vue. Encore une fois, le joueur est berné, puisque Forsaken nous apprend que c’est Haytham qui a sectionné la corde à distance, condamnant par conséquence l’un de ses Templiers et la tentative d’assassinat de George Washington. Encore une fois, le parallèle avec Star Wars est flagrant, si ce n’est que l’histoire ne trouve pas ici sa fin : Haytham ne peut pas jeter dans un puits le Maître des Templiers comme Vador le fait avec Palpatine, puisqu’il s’agit de lui-même.

Haytham sauve Connor - DreamyNatalie
Fan-art de DreamyNatalie

N’utilisant jamais de discours flamboyant à l’image du célèbre « Je suis ton père, rejoins moi », Haytham ne cherche pas moins à convaincre son fils de le rejoindre et pour cela marche sur une fine corde en le manipulant. Vous souvenez vous du moment où il demande des nouvelles de son ancienne amante et mère de son fils ? S’il se montre surpris quand Connor lui apprend sa mort, il n’en est en fait rien : Haytham le sait depuis bien longtemps, aussi bien que le nom du véritable responsable. En réalité, seule la peine n’est pas feinte. Il se garde pourtant de révéler la vérité à son fils, participant alors à un cycle de tromperie qu’il pointait pourtant du doigt plus jeune. Selon lui, la révélation de ce secret aura d’autant plus d’impact si Connor y est directement confronté. Pour autant, il n’attend pas ce moment pour se dédouaner de toute responsabilité : même pour le mensonge, il est impensable qu’il ait pu ordonner une telle horreur. Le moment opportun n’arrive qu’un peu plus tard lors d’une rencontre avec George Washington, où Haytham révèle le contenu de la lettre que le Général était en train d’écrire : un ordre d’incendier les villages indigènes qui s’étaient ralliés aux Anglais, dont celui de Connor, qui apprend alors de la bouche de son père que Washington n’a pas recours à cette politique pour la première fois. A l’image d’Haytham des années plus tôt, Connor est trahi, autant par le meneur idéalisé que par son propre géniteur, et décide de ne plus rien avoir à faire avec les deux hommes.

Haytham, Connor et George Washington - Assassin's Creed III

Les regrets d’un Templier

Haytham souhaitait-il vraiment que Connor le rejoigne au sein des Templiers ? Forsaken est un roman rempli de non-dits, à l’image de son protagoniste, mais il donne au lecteur un sentiment assez clair : Haytham cherche avant tout à se convaincre lui-même. Rempli de doutes, il n’a jamais été certain de la voie qu’il a finalement empruntée. Quelque part, on ressent en lui une admiration pour son fils, qui bien que naïf, croit réellement en sa cause. Au fond, les rôles sont peut-être inversés : l’Assassin a la foi aveugle, le Templier a le doute.

-Vous ne vous souciez plus de rien depuis des années, Haytham. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai vu autre chose que de la faiblesse dans votre regard.

 -Ce n’est pas de la faiblesse, Charles. C’est du doute.

-Du doute, alors. Cela ne sied pas beaucoup au Grand Maitre des Templiers, vous ne croyez pas ?

-Peut-être. Ou peut-être ai-je compris que seuls les enfants et les imbéciles ne doutent pas.

-Foutaises. C’est du discours d’Assassin. La foi est l’absence de doute. C’est tout ce que nous attendons d’un chef : la foi.

Conscient de ne pas avoir été la hauteur, Haytham choisit d’œuvrer une dernière fois pour son Ordre. Si sa foi est clairement ébranlée, il ne veut pas avoir œuvré pour rien, et se sent redevable d’une dernière action. Afin de laisser le temps à son Second de s’échapper, Haytham choisit d’affronter son fils directement, pour la première et dernière fois. Âgé, malade, le Templier sait qu’il ne sortira pas vainqueur de cet affrontement : c’est un sacrifice, et aucune mort ne serait plus belle que par la main d’un adversaire aussi admirable. Il comprend aussi très bien que sa mort signe la fin des Templiers des colonies, tout du moins pour un temps.

« Même quand les gens de ton espèce semblent triompher… Nous revenons toujours. Sais-tu pourquoi ? C’est parce que l’Ordre est né d’une prise de conscience. Nous n’avons pas besoin de credo, ni de l’endoctrinement d’une bande de vieillards. Nous avons juste besoin que le monde soit tel qu’il est. C’est la raison pour laquelle les Templiers ne pourront jamais être détruits. »

Il ne s’agit plus de convaincre Connor, mais plutôt de se convaincre lui-même, comme pour chacun des échanges passés. C’est pour cette raison que le personnage se montre absolu lors de cet affrontement, il s’agit de sa dernière opportunité d’agir comme un Templier. Haytham ne désire pas que son fils ne devienne comme lui, mais après une vie passée en tant que Templier, son souhait est de quitter la Terre comme l’un d’eux. Avant de lâcher son dernier souffle, il témoigne à Connor de la fierté qu’il lui porte pour sa force de conviction. Il aurait dû le tuer quand il le pouvait. Les Templiers considéreront d’ailleurs qu’Haytham a fait preuve de faiblesse sentimentale avec son fils comme il l’aurait fait en se vengeant du meurtrier de son père. Derrière cette assurance, Haytham porte en lui le souhait d’être compris et pardonné par le fils pour qui il n’a rien été d’autre qu’un antagoniste. Ce n’est qu’après sa mort qu’il peut se permettre la sincérité avec Connor à travers le journal de sa vie, parsemé de paroles bien moins absolues que celles qu’il prononçait.

Connor tue Haytham - Assassin's Creed III

Un tournant pour Assassin’s Creed

Assassin’s Creed III a en conséquence d’étrange sa forme quasiment incomplète si l’on ne considère que le jeu-vidéo, mais la construction du récit semble pourtant en accord avec son propos. Si ce jeu nous apprend bien quelque chose sur la saga, c’est qu’il faut dépasser le point de vue des Assassins, celui que l’on nous a toujours donné, pour voir l’étendue de la complexité du conflit. Cet opus tient par lui-même et n’a pas besoin du journal d’Haytham pour prouver son point, mais ce dernier constitue pourtant une extension « indispensable » de la logique développée sur les deux supports. Le roman pousse d’ailleurs ce raisonnement encore plus loin, et presque contre lui, puisqu’il nous dit stricto senso qu’il s’agit de voir au delà des livres. Ubisoft incite donc le joueur à devenir lui-même acteur, ce qui se veut encore plus probant avec les opus suivants, qui lui donnent une place réelle au sein même de l’univers. Finalement, si Assassin’s Creed III clôt l’arc « Desmond Miles », il fait aussi office de transition, aussi bien sur cet aspect que sur le glissement vers un univers polyphonique où les Templiers auraient eux aussi droit à une voix. C’est ce que l’on constate avec la partie dans le présent qui nous plonge par la suite au cœur d’Abstergo (les Templiers) ainsi que le jeu Assassin’s Creed Rogue qui met pour la première fois un Chevalier de l’Ordre au cœur de son récit. Dans le même temps, cette abondance de non-dits intensifie le drame qui se joue sous nos yeux et que constituent les vies des deux protagonistes et leur relation manquée. Elle ajoute aussi une force à la découverte par le joueur, qui ne découvre donc la tragédie d’Haytham qu’après l’avoir tué et considéré comme un antagoniste presque parfait, à l’instar de ce que Star Wars a fait avec Dark Vador.

Il serait exagéré de décrire Connor comme un prophète annonçant la fin d’une ère, mais le statut d’outsider qu’il entretient tout au long du jeu participe à tourner une page. C’est peut-être aussi pour cela que le personnage est si peu mémorable aux yeux de beaucoup : il n’est pas amené à devenir une légende de la Confrérie comme ses prédécesseurs. Paradoxalement, même s’il est l’Assassin le moins discret, c’est celui qui restera ultimement le plus dans l’ombre. Il n’est qu’un gardien qui permettra à Desmond de réaliser la prophétie.

Haytham écrit son journal - Assassin's Creed III

« Mon chemin fut pavé de mensonges; ma méfiance naquit des trahisons. Mais mon propre père ne m’a jamais menti et, avec ce journal, je perpétue cette tradition. Voici la vérité, Connor. Fais-en ce que bon te semblera. »

4 commentaires sur « Haytham & Connor : Les incompris d’Assassin’s Creed ? »

  1. Article magnifiquement écrit. Bravo. Alors ça ne sauvera certainement pas les cinq premières heures on ne peut plus poussives de ACIII, mais ça donne follement envie de se plonger dans Forsaken. Et puisque le sujet semble te passionner, je pense qu’il faudrait absolument que tu trouves un moyen d’expérimenter Assassin’s Creed : Unity. Que ce soit en roman ou en jeu, je pense que tu apprécieras énormément la dichotomie (ou son absence) entre la Confrérie et l’Ordre et la frontière poreuse entre les deux.

    Rimêmbeur : noting iz trou. Edriting iz permitaide.

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci beaucoup fratello, ça me touche ! Ravi de t’avoir convaincu de jeter un œil à Forsaken, tu m’en diras des nouvelles, mais je pense que ça te plaira vu ton appréciation de Bowden. Pour Unity, ça va être compliqué étant donné que je privilégie les jeux-vidéos aux romans pour la découverte. Mais je suis vraiment curieux de voir comment est traité cette opposition au sein d’une relation amoureuse.

      Riz nem beurre toux : wi live ine ze darque tou serve ze laïte.

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