Dans les coulisses de L’Attaque des Titans

Le mois dernier, c’est avec une passion absolue que j’ai rédigé mon premier article sur L’Attaque des Titans. J’ai cependant eu envie d’aller encore plus loin et de découvrir les coulisses d’une série que je trouve quasiment parfaite. Fasciné par ce que je découvrais, j’ai entrepris très rapidement d’établir un travail de recherches approfondis que je pourrais vous partager. Cet article n’est pour autant pas un dossier exhaustif sur la création de chaque élément de la série, mais bien un récit structuré de la passion et de l’acharnement déployé par l’équipe de Wit Studio pour donner vie à L’Attaque des Titans.

Cet article est conçu de façon à ne pas spoiler mais à faire comprendre aux spectateurs de la série de quelles scènes il est question à chaque fois. Quelques éléments non significatifs sont tout de même évoqués.

L’intérêt de l’adaptation

Je ne vous l’apprends pas, L’Attaque des Titans est en premier lieu un manga écrit et dessiné par Hajime Isayama. Fort de son succès, le passage à l’adaptation animée fut l’étape suivante la plus logique, et c’est même pour l’auteur une forme d’aboutissement, le point culminant de sa carrière. Alors que ses personnages n’existaient alors que dans son esprit, l’adaptation de Wit Studio a permis de leur donner une existence concrète et autonome. Grâce à l’adaptation, Isayama a pris conscience de la responsabilité qui lui incombait et a laissé tomber les fins irresponsables qu’il avait autrefois en tête. Mais n’oublions pas que même si le manga détient une certaine avance, il est encore loin d’avoir pris fin et se voit influencer par son adaptation, et notamment les performances vocales dont l’auteur est très largement admiratif. Grâce à elles, il a pu mieux cerner ses propres personnages, en particulier Eren qu’il avait du mal à saisir complètement jusqu’à ce qu’il découvre l’interprétation gueularde mais fragile de Yuki Kaji, et même conceptualiser le devenir de certains comme Haness. Maintenant que ces personnages ont pris vie avec tant de brio, Isayama en vient même à se demander si ça ne serait pas à lui de s’aligner sur les performances des comédiens de doublage, alors même qu’il partait avec quelques doutes en saison 1.

L'Attaque des Titans Manga

En plus de lui donner le sentiment d’avoir accompli son devoir en ce monde, l’adaptation de Wit Studio apporte à Isayama des occasions plus concrètes. Lors de la saison 2, il a pu par exemple réaliser un souhait de longue date à travers la création du générique de fin, qu’il voulait être un parchemin déroulant l’Histoire de son monde, profondément marqué par la tragédie mais pourtant contrasté par une musique plus joyeuse qu’il aimait beaucoup, résultant en une mélancolie certaine. Un travail impossible à sous-traiter car sortant de l’animation traditionnelle et pour lequel Isayama a pu dessiner lui-même avant qu’une sélection soit effectuée et qu’y soient ajoutés des motifs et techniques de rendus par des collaborateurs de confiance chez Wit Studio. Un travail manuel qui parlera différemment au spectateur selon qu’il ait lu les mangas ou non. Plus encore, l’animé est pour Isayama une façon d’améliorer son œuvre grâce au recul qu’il a pu prendre sur son travail original. Il explique par exemple être assez déçu de l’arc contenu dans les tomes 13 à 16, qui constituent en animé la première moitié de la 3ème saison.

Cet apport ne fonctionne pas uniquement dans un sens, il s’agit d’un réel échange puisque l’auteur participe pleinement à l’élaboration de l’adaptation animée en toute collaboration avec l’équipe de Wit Studio. Un terme qu’il est important de souligner puisqu’Isayama n’est en aucun cas présent dans une optique castratrice. Que ce soit les réalisateurs ou comédiens, tous entretiennent un énorme respect pour l’homme et une grande admiration pour son œuvre, et vice-versa. Son apport est néanmoins crucial pour la bonne adaptation de L’Attaque des Titans, que ce soit pour préciser un contexte, les pensées des personnages, ou encore pour créer de nouvelles scènes complètement inédites. Afin de répondre à ces demandes, l’auteur confectionne des manuscrits explicatifs qui servent ensuite le manga puisque cela permet de coucher sur papier des idées pas encore bien arrêtées. Isayama peut également interférer quand il s’agit de scènes cruciales pour lesquelles il a une vision précise qui ne serait être différente. L’exemple le plus important est celui d’une séquence essentielle de la saison 2 où un personnage révèle un énorme secret. Alors qu’une telle scène devrait être presque surjouée pour marquer toute son ampleur, Isayama a demandé au comédien de jouer son texte de façon détachée, comme s’il parlait à un ami dans un bar. Si la raison principale de ce contre-emploi est de ne pas créer de répétition avec une révélation similaire de la première saison, le résultat fut au-delà des espérances de chacun et a créé l’un des meilleurs twists auxquels j’ai pu assister. C’est notamment parce que l’auteur avait transmis cette information à l’équipe dès le début de la série que cette révélation fonctionne aussi : tout prend sens. Le revisionnage permet d’apprécier d’autant plus le soin apporté à ne jamais avoir donné à un personnage des gestes pouvant le présenter comme méchant, mais au contraire de lui avoir instillé de la peur notamment dans le rendu de ses yeux, qu’on se rend compte être tremblants tout au long de la première saison. Grâce à cela, la représentation du personnage n’a pas à changer, elle est cohérente depuis le début.

L'Attaque des Titans 1
La première mort d’une longue série

A l’inverse, ces échanges avec l’équipe lui apportent parfois des idées pour le manga. Au tout début de l’adaptation, il avait par exemple été envisagé de modifier la façon dont un personnage réagissait à l’approche de la mort dans le premier épisode. Au final, la fidélité au manga a été adoptée mais l’auteur s’est approprié l’idée pour la mort d’un autre personnage dans le premier épisode de la saison 2, qui devient alors particulièrement cruelle puisqu’il s’agit d’un Homme de conviction qui voit sa dignité être piétinée alors qu’il supplie un titan de ne pas le tuer. Pour le directeur général Tetsuro Araki, voir des gens mourir après avoir été malmenés par l’ironie du destin est même la marque de L’Attaque des Titans.

Comment se construit une saison ?

Que ce soit pour L’Attaque des Titans ou toute autre œuvre, l’adaptation est toujours un passage à ne pas prendre à la légère. Ici, c’est sous la forme d’une série, et donc de saisons. Tetsuro Araki, directeur général depuis la seconde saison, explique que la grande différence entre une série et un manga, c’est que ce dernier n’a pas de découpage particulier, il est un rush jusqu’à la fin où les numéros s’enchaînent. Il s’agit donc de donner un début et une fin à chaque épisode et chaque saison, leur trouver une thématique, un objectif qui justifie ce découpage. Mais puisqu’une image vaut mieux qu’un beau discours, autant illustrer cela avec le découpage de la seconde saison. Bien qu’Eren ne soit pas le personnage le plus mis en avant durant celle-ci, il a néanmoins été choisi pour former l’arc de la saison (il reste le héros de la série). Si dans la première il fut caractérisé par une rage incontrôlable, c’est justement là que les scénaristes ont décidé de jouer puisque dès le début de la saison, son supérieur Levi lui ordonne de ne pas rater son coup cette fois-ci, c’est-à-dire de ne pas se laisser submerger par ses émotions, ce qu’il parvient à faire dans le dernier épisode.

Eren

Cet arc est néanmoins intrinsèquement lié à un autre qui le concerne tout autant : sa relation avec Mikasa, sa sœur adoptive. Surprotectrice et vivant quasiment uniquement pour lui, Eren a pourtant tendance à considérer cela comme acquis et ne pas la voir. En début de saison, alors qu’elle veillait sur son lit d’hôpital et qu’il se réveille, il la voit endormie, fragile, comme si les rôles étaient inversés. Dans le dernier épisode, Mikasa lui confie ses sentiments, et c’est à ce moment qu’il semble enfin prendre conscience de sa présence à ses côtés depuis tout ce temps et de son devoir de la protéger. Mais le côté structurel n’est pas le seul aspect déterminant pour que les spectateurs jugent cette saison comme auto-contenue et comme marquant un tournant dans la série. Selon Araki, il faut également jauger le côté émotionnel en faisant du dernier épisode le plus émouvant, en y plaçant les scènes les plus fortes, et ce afin de donner un réel sentiment d’accomplissement, un climax absolu.

Eren Mikasa
Mikasa veille constamment sur Eren

Cela explique donc pourquoi (tout du moins en partie) la seconde saison n’est constituée « que » de douze épisodes, là où la première et la troisième en ont une vingtaine. L’arc choisit pour la réaliser nécessitait de n’adapter que l’équivalent des tomes 9 à 12, et même cela était insuffisant puisqu’il aurait manqué l’équivalent d’un épisode. C’est pourquoi cette saison est parsemée de moments complètement inédits au manga, et en particulier le flash-back de l’enfance d’Eren/Mikasa/Armine dans l’épisode 33 ainsi que la découverte du passé d’Ymir dans l’épisode 35. Ces scènes ne sont pas pour autant gratuites : la première sert à renforcer les liens entre les personnages, autant pour lier le début de l’épisode à sa fin que pour donner plus d’impact aux deux derniers de la saison, alors que la seconde devrait de toute façon être abordée à un moment ou à un autre. Comme nous le disions précédemment, c’est dans ce genre de situation que le rôle de l’auteur original est le plus important puisqu’au moment où le scénario du dit épisode a été écrit, ce segment de l’univers n’avait pas encore été exploré dans le manga. Il a donc aidé l’équipe de Wit Studio à définir un contexte et les éléments graphiques pour que de l’ordre soit ensuite donné dans les sentiments du personnage pour en livrer la meilleure interprétation possible. Un passage décisif pour cette saison qui, bien que s’articulant autour d’Eren, ne lui donne pas le temps d’écran le plus important, celui-ci étant plutôt accordé à Ymir et Christa, deux soldats de la même brigade. L’histoire est ainsi conçue pour développer leur relation en premier plan à travers un parcours clair lié aux obstacles qu’Eren doit surmonter. Encore une fois, le maitre mot est l’auto-contenance puisque leur relation est développée de façon à ne pas laisser en suspens les questions abordées.

Ymir Christa
Elles ce sont Ymir et Christa, comme ça vous voyez qui c’est

Comment sont répartis les efforts ?

Au-delà du soin apporté à la construction même de la saison, sa réalisation n’est pas en reste, loin de là. Puisque la structure de la saison est pensée en amont, la répartition du travail sur chaque épisode l’est tout autant. Dans une interview de la saison 2, le réalisateur Masashi Koizuka explique que l’équipe avait préalablement repéré la portion de saison la plus importante afin de pouvoir passer le temps nécessaire à exprimer le plus correctement tout ce qui y figurait, de donner le meilleur résultat possible. Pour ceux qui ont déjà vu la série, je parle du segment représenté par les épisodes 29 à 32, où une construction se fait en amont sur le comportement troublant d’un personnage jusqu’à la révélation et la confrontation. Pour encore plus optimiser ce temps, les nombreuses scènes de manœuvres dimensionnelles comprises dans l’épisode 29 ont été confiées à Arifumi Imai, qui avait déjà mis en scène énormément de scènes similaires en saison 1. Si Wit Studio peut se le permettre, c’est parce qu’ils ont beaucoup travaillé en saison 1 sur l’élaboration du rendu de ces manœuvres, car c’était pour eux l’une des principales façons de faire la différence. Ce sont des personnes chevronnées tant en animation digitale que classique qui s’en sont chargés afin de donner le meilleur résultat, et ce à travers de très nombreux essais. C’est d’ailleurs le point qui a le plus impressionné l’auteur du manga, tant au niveau visuel pour les effets de déclenchement qu’au niveau sonore, qu’il n’avait pas imaginé originalement.

Manoeuvre tridimensionnelle L'Attaque des Titans

Dès le départ, il a ainsi été décidé que le maximum des forces serait mis sur l’épisode 32, très demandeur en ressources humaines. Pour cet épisode de confrontation, l’auteur du manga voulait initialement se charger de la réalisation pour mettre en scène un combat très raffiné. Pas assez connaisseur, il envoya à l’équipe des vidéos de prises célèbres d’arts martiaux et laissa quelqu’un d’autre s’en charger : Takayuki Hirao, habituellement storyboarder mais ici idéal car pratiquant lui-même le judo. Les spectateurs ont ainsi livré de très bons retours, se rendant compte que Wit Studio n’avait pas fait un travail d’amateur, bien au contraire. Mais pour pouvoir mettre le paquet sur ce type d’épisode, Tetsuro Araki (directeur général) explique qu’il est indispensable de créer un creux dans la saison afin que l’équipe d’animation puisse souffler et recharger les batteries pour la suite. C’est ainsi que les épisodes 33 et 34 se voient être bien plus calmes, surtout à base de dialogues, mais pas pour autant négligés. L’occasion parfaite pour un novice de faire ses preuves, comme ce fut le cas pour Yûmi Kawai, en charge du 33, et qui n’en a pas moins du relever un challenge. En effet, le rythme d’un tel épisode est tout autre, il s’agit alors de faire preuve d’une certaine maîtrise pour ne pas perdre le spectateur, les plans fixes étant légion et les répliques souvent longues. Araki explique ainsi que ce type d’épisode se tient grâce à la force de l’œuvre originale, tant dans sa narration que ses dialogues.

L'Attaque des Titans 33

L’épisode 34, tout aussi verbeux si ce n’est plus puisqu’il s’agit fondamentalement d’une discussion dans les arbres, a néanmoins été confié à un réalisateur plus expérimenté, le propos étant plus important. Il fallait quelqu’un capable de bien rendre les remous émotionnels même les plus infimes, c’est donc Satoshi Kadowaki, directeur général de l’animation, qui fut choisi pour le réaliser grâce à son talent pour mettre en scène les émotions, et notamment la folie. Avec un tel choix de confiance, une réduction du nombre d’images d’animations et de plans a pu être imposée sans craindre du résultat. Un travail impossible sans le travail de mise en évidence des mouvements et plans importants de Yoshihide Ibata, réalisateur de la série dérivée Junior High School, ici en charge du storyboard et la direction, choisi pour connaître les personnages et l’œuvre sur le bout des doigts. Grâce à eux, cet épisode 34 est celui qui a permis de faire le plus d’économies, ce qui a permis ensuite de mettre le paquet sur les deux épisodes finaux (36 et 37), aussi épiques que demandeurs en animateurs puisqu’ils contiennent de nombreuses conversations à cheval où les personnages sont complètement ballottés. Une tâche bien plus difficile qu’une discussion en plan fixe dans les arbres donc.

L'Attaque des Titans Chevaux

Une équipe qui se donne les moyens de réussir

Vous l’aurez compris, l’équipe de Wit Studio a un niveau d’exigence assez élevé, mais c’est bien parce que tous sont fans de l’œuvre originale et savent participer à quelque chose de grand. En effet, en interview, les mots donnés sont très forts : L’Attaque des Titans est un futur classique qui laissera sa marque sur l’animation japonaise et la culture du manga pour Hiroshi Kamiya, la voix de Levi. Le directeur général Tetsuro Araki pense quant à lui que même dans plusieurs décennies cette œuvre restera exceptionnelle, elle lui donne le sentiment de créer un héritage culturel qui restera dans l’Histoire. Masashi Koizuka, le directeur général, déclare simplement que L’Attaque des Titans est pour lui le summum du divertissement, réalisé avec une ardeur qui n’a rien à envier au manga.

Tetsuro Araki Hajime Isayama
Hajime Isayama (Auteur du manga) et Tetsuro Araki (Réalisateur en chef)

Dès le départ Wit Studio a su réaliser l’importance d’une telle histoire ainsi que son potentiel pour une adaptation, du à sa thématique simple et universelle de la vengeance, ce qui rend l’identification et la compréhension des émotions très facile, en plus de proposer des scènes d’actions époustouflantes (propos de Tetsuya Nakatake, producteur). Ce sont donc des personnes de confiance qui sont mises à la tête du projet, et notamment Tetsuro Araki, réalisateur connu pour avoir adapté un autre énorme succès : Death Note. A son tour, il s’est entouré de ses collaborateurs habituels, dont Hiroyuki Sawano, le compositeur de la série. Au cours d’une première saison divisée en deux parties, c’est un travail titanesque qui est abattu par toute l’équipe, tant est si bien que cette dernière finit sur les rotules, complètement exténuée. A ce moment, personne ne savait s’ils seraient encore sur la suite de l’animé, c’est pourquoi ils se sont tant donné, il fallait livrer le meilleur résultat possible. C’est ensuite une pause de trois ans qui prit place jusqu’à ce que la seconde saison soit officiellement lancée, toujours par Wit Studio. Malgré l’expérience difficile de la première saison, tout le monde est revenu avec une passion inextinguible et de nouvelles idées. Entre temps, l’équipe a eu le temps de réfléchir, de se perfectionner, et certains n’ont même jamais quitté la licence pour continuer à travailler sur le script, ou pour continuer de donner leur voix aux personnages dans le jeu-vidéo et la série Junior High School.

Junior High
La série dérivée Junior High School

Pour la seconde saison, Araki est promu au rang de réalisateur en chef pour superviser l’ensemble, de la structure à la musique en passant par le scénario, alors que le visuel est davantage du domaine de Masashi Koizuka, passé de storyboarder à réalisateur. Une restructuration qui, de leurs mots, n’a pas changé grand-chose puisque l’équipe est restée la même et connaissait ainsi déjà très bien leur travail et l’œuvre. Koizuka a simplement tenu à faire lui-même le storyboard du premier épisode afin de montrer par l’exemple que le but est de se surpasser. En réalité, il s’agissait davantage de lâcher prise et de soutenir, chaque membre de l’équipe étant très volontaire, à tel point qu’un système à mains levées fut mis en place. Pas de distribution de rôle, les gens n’avaient qu’à exprimer ce qu’ils avaient envie de faire, ce pour quoi ils avaient déjà des idées. Le directeur général de l’animation Kyoji Asano explique qu’il est dans l’intérêt de chacun que de laisser faire les personnes motivées pour adapter les scènes qui leur ont faire forte impression dans le manga, le travail et le respect au matériel original n’en étant forcément que meilleurs.

Si les exigences étaient déjà élevées précédemment, Wit Studio ne lésine pas sur les moyens pour permettre de pousser encore plus loin l’expérience, notamment en renforçant les équipes. C’est ainsi que des animateurs fans de la série rejoignent les rangs et que la direction générale de l’animation passe de 2 à 3 personnes, ce qui permet de supprimer le sentiment d’urgence présent en saison 1 où les deux directeurs se passaient le relais épisode après épisode. Résultat : ils peuvent maintenant d’autant plus se concentrer sur la qualité de dessin, la mise en scène et les expressions de personnages. Asano pense d’ailleurs que le passage en animation a permis de rendre plus clairs les sentiments de certains personnages qui lui paraissaient troubles dans le manga. En parallèle ont également été créées de nouvelles équipes spécialement dédiées à un domaine particulier qu’ils maîtrisent parfaitement. C’est ainsi que voit le jour une équipe spécialement chargée des « effets visuels sur les êtres vivants », qui permet l’augmentation de détails pour répondre aux exigences quant aux visages et émotions. C’est notamment ce département qui s’est chargé du rendu du Titan Bestial en saison 2, dont le rendu a largement satisfait l’équipe grâce au décalage créé entre sa prestance divine et son apparence détachée. En parallèle, les possibilités d’effets numériques ont augmenté : alors que dans la première saison ils n’étaient utilisés que pour les décors lors des manœuvres tridimensionnelles,  il est désormais possible d’animer les personnages et le Titan Colossal de cette façon pour augmenter la palette des émotions possibles et des informations transmises à l’écran. Si la répartition du travail existait déjà en première saison, elle s’est largement accentuée ici, ce qui rend la tâche plus facile pour chaque équipe, comme c’est également le cas avec le nouveau département des animations d’action (composé notamment d’un directeur d’animation des titans),  en charge des scènes de manœuvres tridimensionnelles et des combats rapprochés avec les titans. A également rejoint l’équipe un certain Ryôtarô Makihara, habituellement réalisateur sur des longs-métrages mais qui a ici travaillé sur les storyboards des épisodes 28 et 33. Grâce à lui et la construction cinématographique de L’Attaque des Titans, le réalisateur Masashi Koizuka estime que la mise en scène de certaines séquences sont très abouties et ont un impact supérieur à celui d’une série TV ordinaire.

L'Attaque des Titans 28
Une scène dont Koizuka est particulièrement fier

Avec un run plus court que le précédent et une meilleure répartition des rôles, il n’y eut cette fois-ci pas de pression de livrer en retard, mais une tension nécessaire était tout de même présente en fin de parcours. Sur la fin, tout le monde dormait sur place pour livrer le meilleur résultat possible, ce qui malgré la fatigue apportait à l’équipe une euphorie générale et n’a pas mis leurs nerfs à fleur de peau. Le réalisateur Masashi Koizuka le dit lui-même : L’Attaque des Titans est une série plus lourde à porter que les autres tant le niveau est élevé, ce qui crée une énorme charge de travail pour tout le monde mais une satisfaction d’autant plus grande à la fin, et un soulagement énorme. Leur soucis du détail est tel que quelques modifications furent encore apportées pour la sortie en DVD/Blu-Ray. Cette fois-ci néanmoins, il n’y eut pas de pause entre la seconde et la troisième saison, actuellement en cours et qui est placée pour le signe du risque pour Wit Studio. En effet, l’histoire est désormais centrée sur l’intérieur des murs, du conflit inter-humanité, d’une autre forme de tension. Paradoxalement, il s’agit d’une nouvelle zone à explorer, d’un nouveau monde. C’est aussi une forme de synthèse de ce qui a été méticuleusement écrit, de consolidation de ces éléments : il faut maintenant que les personnages se confrontent aux événements avec leurs expériences cumulées. Le passé et les sentiments de certains d’entre eux avaient été laissés en suspens et sont désormais révélés. Derrière leurs raisons d’agir comme ils le font, de combattre les titans, repose un puissant drame qui sera révélé dans la seconde partie de la saison, selon Koizuka.

Donner une voix aux personnages et à l’univers

Si l’on s’est avant tout concentré sur le travail réalisé au niveau de l’image, il ne faut pas oublier que le passage en animé représente aussi une création sonore. L’Attaque des Titans est pourvu d’une galerie de personnages très riche, autant en nombre qu’en développement, mais ces derniers ne seraient rien sans les comédiens qui leurs prêtent leur voix (je parlerai ici des voix japonaises, et ce même si j’ai une préférence pour la VF). Dès le départ, Hajime Isayama (l’auteur du manga) a eu son mot à dire dans la sélection des comédiens puisque c’est lui-même qui a choisi Yui Ishikawa pour incarner Mikasa, comme la comédienne le raconte elle-même. Un honneur qui pousse d’autant plus à livrer le meilleur possible.

L'Attaque des Titans Acteurs
Yuki Kaji (Eren), Yui Ishikawa (Mikasa), Marina Inoue (Armin [oui il est joué par une femme])

Lors des enregistrements pour la première saison, les acteurs étaient énormément guidés : il s’agit d’apprendre à devenir son personnage. Une performance d’autant plus difficile que les doublages japonais se font sans l’image ! Rien n’est laissé au hasard, même les grognements des personnages sont étudiés (il y en a beaucoup dans les scènes d’actions), ce qui ne laisse pas vraiment de place pour l’improvisation. Si les comédiens sont maintenant aussi soudés que les soldats de la 104ème brigade (celle que l’on suit dans la série) selon Yui Ishikawa, c’était loin d’être le cas au départ. C’est l’acteur Hiroshi Kamiya (Levi) qui explique qu’en première saison, chaque comédien était trop occupé à chercher l’accord avec leur personnage pour nouer des liens entre eux, il fallait vraiment rester concentré sur le rôle pour s’en imprégner. A ce moment, chaque ligne de dialogue nécessitait une forme de direction. Jouer un soldat lambda était insuffisant, ceux-là finissent en chair en pâté : il faut véritablement s’imprégner des particularités de son personnage pour rester en vie. Il a fallu attendre le milieu de la seconde saison pour que l’ambiance soit bien plus vivante et interactive, les comportements des personnages étant maintenant profondément ancrés en eux, ce qui apporte de la sécurité et fait respirer l’espace d’enregistrement. Là, les acteurs pensent directement à leur ligne d’après, tout devient très réactif et bien moins d’indications sont données. Dans une vidéo d’enregistrement de la saison 3, on peut même voir l’auteur du manga tenter d’influencer la prestation de Yuki Kaji l’acteur jouant Eren, pour au final se raviser : l’idée du comédien était au final plus pertinente.

Malgré l’aisance prise par les acteurs, les sessions d’enregistrement restent très solennelles, notamment lors des scènes graves, très nombreuses et stressantes où l’on veille même à ne pas tousser ne pas perturber la tension. C’est parfois même la version « test » de l’enregistrement qui est utilisée, ce qui donne une raison de plus de rester sérieux. Pour les épisodes et scènes importants, les acteurs continuent tout de même de recevoir des indications. Pour le fameux épisode 31 par exemple, un entretien avec les acteurs a lieu pour les informer précisément des doutes de leurs personnages et ce qu’ils savent à ce stade de l’histoire, ce qui est d’autant plus essentiel après une pause de plus de 3 ans comme celle qu’il y eut entre les saisons 1 et 2, alors qu’elles se font directement suite scénaristiquement. De plus, les réalisateurs ont bien souvent une vision précise de ce qui doit être fait comme l’explique la voix de Mikasa. Lors de la scène de la saison 2 où son personnage révèle ses sentiments à Eren, l’actrice avait tenté de jouer son texte en crescendo, mais on lui a vite indiqué d’être la plus mignonne possible afin de faire ressortir le côté « féminin » de Mikasa. Si cela peut sembler quelque peu sexiste hors-contexte, il faut comprendre que Mikasa est loin d’être une demoiselle en détresse sexualisée, mais bien un soldat redoutable et froid qui protège bien plus souvent Eren que l’inverse. Dans l’épisode qui précédait cette scène, c’est une face très effrayante de sa personnalité qui était ressortie,  ce qui justifie le contraste voulue pour cette scène importante qui avait pour but de souligner sa fragilité.

Mikasa 36
Mikasa peut réellement être flippante

Parmi la création sonore, on ne peut pas passer à côté de la composition de la bande originale, particulièrement géniale dans L’Attaque des Titans. Depuis la première saison, c’est le compositeur Hiroyuki Sawano qui s’en charge, habitué à travailler avec Tetsuro Araki qui l’apprécie particulièrement pour sa capacité à se diversifier et à faire respirer sa musique. Un plaisir partagé pour le compositeur qui déclare qu’Araki a toujours eu beaucoup de considération pour son travail, cherchant à la placer toujours de la meilleure façon et au meilleur endroit possible. Pour autant, certaines compositions sont particulièrement difficiles à placer et n’auront droit qu’à une utilisation unique, mais qui colle parfaitement au moment représenté pour le réalisateur Masashi Koizuka. Il s’agit entre autres du titre Barricades, premier titre de la série à trois voix (Gemie, Yosh et Mpi), utilisé pour un moment d’accomplissement lors du dernier épisode de la saison 2. Sa composition a été réalisée dans le but d’apporter une forme d’innovation après une saison 1 qui servit à poser la musique qui correspondait le mieux à cet univers.

Pour la saison 2, Sawano a utilisé ce travail comme base pour développer de nouvelles approches sur d’autres personnages. A titre d’exemple, pour le thème musical du Titan Bestial (introduit dans la saison 2), il a choisi de garder la base chorale/chœur qu’il avait déjà pour les Titans en première saison, mais en y ajoutant des sons digitaux et un synthé pour le démarquer du lot et notamment le différencier du Titan Colossal. A travers ces choix, son but est de parvenir à accentuer le sentiment d’épique et/ou de tristesse du manga. Le passage à l’animation permet selon lui de dépasser le côté très brut du manga (dont certaines pages n’ont pas pu être adaptées) pour livrer un véritable travail de divertissement rythmé par ses crescendo et diminuendo. Un défi largement réussi et récompensé puisqu’à l’instar des autres départements, le département musique a lui aussi droit à une mise à jour. Alors que pour la première saison, Sawano enregistrait un orchestre de cordes pour ensuite en enregistrer d’autres en studio, il a eu droit en saison 2 à un orchestre de 44 musiciens, ce qui permet d’ajouter un sentiment de grandeur.

Grande, cette série l’est définitivement.

8 commentaires sur « Dans les coulisses de L’Attaque des Titans »

  1. Un article vraiment passionnant !
    Je dois avouer que je ne garde pas un souvenir impérissable de l’anime L’Attaque des Titans (et je n’ai pas lu le manga). Tellement proche de tout ce qui a fini par m’ennuyer dans les anime japonais, alors que j’en étais fan il y a dix ans. Mais cette relation très particulière qu’entretien l’auteur avec le studio qui le réalise, s’inspirant même d’eux, c’est quelque chose de très intéressant à découvrir. Et ça offre une vision assez lointaine de celle que l’on peut avoir habituellement sur l’animation japonaise, plus proche de « l’animation de commande » pour les séries les plus populaires, où on enchaîne l’écriture des épisodes et le dessin à un tel rythme qu’il en perd en consistance (ce qui est finalement assez proche des séries « procédurales » aux Etats-Unis d’ailleurs).
    Je découvre dans ton article que L’Attaque des Titans a suivi un schéma différent avec un auteur qui intervient, mais également tire beaucoup de l’univers télévisuel qui a été créé. L’influence des doubleurs est assez géniale, et ça donne une impression bien différente de celle que j’avais sur la série.

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    1. Je trouve cette série tellement géniale que j’en oublie que, comme toute œuvre, elle ne peut pas plaire à tout le monde ! Mais puis-je te demander ce qui t’ennuie justement dans les animés japonais ? Personnellement j’ai aussi un peu de mal avec certaines caractéristiques, mais j’appréhende de plus en plus et j’apprends à apprécier ces différences culturelles, notamment grâce à L’Attaque des Titans. Pour être honnête, je ne sais pas vraiment comment fonctionne l’adaptation japonaise en général, mais certaines séries donnent en effet l’impression d’être plus des produits que des œuvres. Voir qu’un tel soin est apporté dans L’Attaque des Titans, et une telle proximité à l’auteur notamment, ce n’est pas tellement étonnant à la vue du résultat, mais j’ai quand même été surpris de voir à quel point ce travail était précis. En tout cas je suis très content que cet article t’ait plu et t’ait appris des choses, d’autant plus si cet animé ne t’intéresse pas tellement ! (Et si tu lui redonnes une chance, ça sera la cerise sur le gâteau !)

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      1. J’aimais beaucoup l’animation japonaise dans ma jeunesse (j’ai grandi avec Cowboy Bebop, Wolf’s Rain, les immanquables Nicky Larson ou Dragon Ball, plus tard des trucs comme Elfen Lied, Vandread ou Chrno Crusade…) mais, après des années de coupure, je suis bien incapable d’y retourner. Les épisodes me semblent durer une plombe : surtout à cause du rythme assez particulier des anime, où chaque action est sur-racontée, sans tomber dans le cliché des batailles de regard (même si on n’en est jamais loin). Je me suis pas mal ennuyé devant l’Attaque des Titans à cause de tout ça.

        Pour le côté « produit », je pensais plus à cette manière qu’on les télévisions de pousser à la sur-production pour vite avoir des trucs à diffuser. On l’a vu avec Dragon Ball Super récemment par exemple, où les épisodes hebdomadaires sont très peu soignés (dessins, animations très basique) avant qu’on les retravaille pour la sortie vidéo. C’était déjà le cas il y a vingt ans d’ailleurs, il valait mieux attendre les versions VHS/DVD si on voulait un truc plus soigné 😀

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      2. Désolé pour le retard de réponse, je ne suis pas passé depuis un petit moment. En tout cas je me retrouve vraiment dans tes griefs envers l’animation japonaise. C’est une culture différente, et il ne faut absolument pas effacer ces différences, ces particularités, mais simplement les utiliser de façon plus équilibrée je pense. C’est justement ce que fait L’Attaque des Titans à mes yeux, ce qui participe largement à mon amour pour la série !

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      3. Ah bah complètement, le public est là, et ce qui fait l’animation japonaise n’a pas à changer pour satisfaire un public différent. C’est juste moi qui n’accroche plus trop au genre, même si avec ma redécouverte des mangas récemment je suis tenté de réessayer une série d’animation.

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  2. Excuse-moi d’avoir tardé à te lire. J’ai mis un peu de temps à lancer mon nouveau blog. En tout cas, quel dossier ! Pour commencer, je tiens à te féliciter pour la documentation et surtout la structure. C’est vraiment très bien travaillé et clair à suivre ! N’ayant vu que la saison 1, je me réjouis qu’il n’y ait pas de spoiler, et je savoure d’autant plus ces informations toujours passionnantes sur les coulisses de l’œuvre. C’est plaisant de voir une équipe aussi passionnée par ce qu’elle fait. Un manga qui inspire l’animé, mais le contraire semble vraie aussi ! Et il ne faut pas oublier le travail des doubleurs, qui est essentiel également. (Les japonais n’ont aucun souci pour doubler ou jouer un personnage d’un autre genre, effectivement, d’autant que c’est justifié, selon la voix recherchée). Bref, merci pour ce dur labeur qui t’a malgré tout passionné !

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    1. Y’a pas de soucis, j’ai bcp de retard sur tes articles aussi ! Merci beaucoup pour les compliments, ça me fait d’autant plus plaisir que ce ne fut pas facile de structurer mes dix pages d’informations et d’écrire sans spoilers. Ravi que tout fonctionne ! Et en effet, sans passion je n’aurais pas réussi. Faut croire que celle qui anime les créateurs de la série est contagieuse ! 😀

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